REJOPRAO-Mauritanie!

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« Persister dans l’erreur ne rend pas plus légitime»

Dans sa livraison du 25 mars 2011 le quotidien l’AS,  sous la plume  de M. Daouda THIAM rapporte : «  Le  Président de la République aurait fait faire des investigations dont les conclusions seraient sans appel ». Il poursuit sa relation en soutenant « selon des sources proches du palais, suite à des investigations profondes pour connaître les tenants et aboutissants de cette affaire, Me Abdoulaye WADE a demandé au ministre de l’Economie maritime, l’établissement d’autorisations de pêche des ressources pélagiques, avant qu’elles n’émigrent ». De cet article il est notamment à retenir les 7 points ci-dessous :
1.Certaines ressources pélagiques partagées, présentes en haute mer, sont insuffisamment exploitées par la flotte sénégalaise tant industrielle qu’artisanale qui ne peut opérer  au-delà des  20 et 35 milles marins ;
2. De ce qui précède, une perte économique et financière considérable pour notre pays, s’en suit ;
3. Les ressources halieutiques concernées ne font pas partie de notre patrimoine national dans la mesure où, il s’agit de stocks migrateurs passant au large ;
4 La ressource migratrice partagée entre le Maroc, la Mauritanie, le Sénégal, la Gambie et la Guinée Bissau est de l’ordre de 1.450.000 tonnes  pêchées dans les eaux  des pays voisins par une soixantaine de navires étrangers sans que le Sénégal n’y participe ;
5.Les «experts » estiment que la compensation négociée est une très bonne moyenne ;
6. L’embarquement  de 3 observateurs est prévu ainsi que la pose de balises ARGOS ;
7. L’Interdiction absolue d’utiliser un autre engin de pêche que le chalut classique à 70 mm de maille est imposée aux bateaux concernés ;
Ces points appellent les observations ci-dessous précédées d’un exposé liminaire.
Exposé liminaire

Pour une information exacte et complète des sénégalais les rédacteurs du communiqué du MEM auraient dû citer l’article 3 de la loi 98-32 du 14 avril 1998 en entier, au lieu de l’amputer de ce son 2eme paragraphe. Cet article 3 dispose«Les ressources halieutiques des eaux sous juridiction sénégalaise constituent un patrimoine national.  Le droit de pêche dans les eaux maritimes sous juridiction sénégalaise appartient à l'Etat qui peut en autoriser l'exercice par des personnes physiques ou morales de nationalité sénégalaise ou étrangère.

 La gestion des ressources halieutiques est une prérogative de l'Etat.  L'Etat définit, à cet effet, une politique visant à protéger, à conserver ces ressources et à prévoir leur exploitation durable de manière à préserver l'écosystème marin.  L'Etat mettra en œuvre une approche de prudence dans la gestion des ressources halieutiques ».

En outre, ils auraient dû  y ajouter celles de l’article 16 du code de la pêche qui dispose que « les navires de pêche battant pavillon étranger sont autorisés à opérer dans les eaux sous juridiction sénégalaise, soit dans le cadre d'un accord de pêche liant le Sénégal à l'Etat du pavillon ou à l'organisation qui représente cet Etat, soit lorsqu'ils sont affrétés par des personnes de nationalité sénégalaise »

Les pélagiques côtiers, la sardinelle ronde notamment, constitue un stock unique subdivisé en trois sous-stocks dont deux constitués de juvéniles et de jeunes reproducteurs. Il existe deux nurseries localisées respectivement à l’extrême nord de la Mauritanie et au Sénégal sur la petite côte. Le 3ème sous-stock est constitué d’adultes qui, avec leurs pontes, assurent l’essentiel du recrutement des deux nurseries. Les  jeunes reproducteurs, à leur tour, assurent le recrutement du sous stock adulte. Dès lors, la surexploitation d’une des trois composantes du stock a, fatalement, des conséquences néfastes sur les deux autres, d’où la nécessité d’une gestion concertée par la Mauritanie, le Sénégal, la Gambie et la Guinée Bissau. Ce  sont les individus du sous stock adulte qui effectuent des migrations importantes qui ont lieu, essentiellement, pour la reproduction. Enfin, les  petits pélagiques  jouent un rôle primordial dans l’alimentation des autres espèces d’intérêt commercial.

La vingtaine de chalutiers étrangers autorisés à pêcher représentent une capacité de pêche trop importante, d’où  surexploitation et répercussion  sur les 2  autres sous-stocks composés respectivement de jeunes reproducteurs et de juvéniles. La nurserie située sur la petite côte ne recrutera pas suffisamment  de juvéniles  qui, plus tard, devaient devenir  des jeunes reproducteurs qui  alimenteront le sous-stock adulte. De ce fait, les possibilités de pêche des pêcheurs sénégalais seront réduites. Chez les humains,  une hécatombe des adultes (très forte mortalité par pêche donc surexploitation) est suivie d’une baisse des accouplements et  des naissances (recrutement) qui entraînera des problèmes s’agissant de l’alimentation de la  nurserie sur la zone de  Mbour. L’inaccessibilité des pêcheurs et armateurs sénégalais au stock adulte se trouvant au-delà des 20 à 35 milles marins - argument-massue – du MEM n’est pas, contrairement aux assertions des « experts anonymes» interrogés, sans conséquence préjudiciables à la pêche sénégalaise.

Les chalutiers pélagiques pêchant dans la sous région sont de très grande taille 80 à 200 mètres de longueur. Ils battent pavillon russe ou des pavillons de complaisance : Panama, Chypre, Belize, Sainte Lucie et Grenadine, Malte. Les captures sont directement transbordées sur des cargos transporteurs qui les acheminent vers les marchés de destination. Leur avitaillement également est assuré en mer par des cargos avitailleurs. Les marées sont de 30 à 40 jours.

Au Sénégal, les débarquements les plus importants de petits pélagiques notamment de sardinelles viennent de la pêche artisanale et de  la  région de Thiès ( Mbour, Joal et Cayar) qui assure près de 60% des captures effectuées au Sénégal, toutes espèces confondues.

Les chalutiers pélagiques congélateurs introduits actuellement dans la ZEE sénégalaise pêchent  vraisemblablement soit :
•    dans le cadre d’affrètements dont les modalités sont précisées aux articles 23 et 24 du décret 98-498 portant application du décret susvisé. Les modalités prescrites ne sont pas respectées : les chalutiers concernés ne débarquent pas la totalité de leurs captures au Sénégal, n’embarquent pas de marins sénégalais et surtout l’affrètement de chalutiers pélagiques congélateurs n’est pas autorisée par la loi ;
•    dans le cadre d’un contrat que l’Etat aurait signé avec des armateurs, ce qu’aucun des 96 articles de la loi 98-32 du 14 avril 1998 et des 70 articles du décret 98-498 du 10 juin 1998, ne permet.

Le  chalut  pélagique est un filet remorqué qui évolue en pleine eau, depuis la surface jusqu’à proximité du fond, sans jamais être en contact avec lui. Le contrôle de la profondeur de pêche se fait au moyen d’un appareil émetteur-récepteur à ultrasons, installé sur la partie supérieure d'un chalut et relié par câble ou voie acoustique à un enregistreur placé à bord du navire. Cet appareil contrôle l'ouverture verticale du chalut et permet de suivre son évolution en pleine eau et de détecter la présence de bancs de poissons y entrant. Il peut avoir une chute d’environ 72 mètres, une circonférence à l’entrée de  1000 mètres et une longueur de 300 à 400 mètres. Opérant à une certaine profondeur, il ramène en plus des petits pélagiques, des poissons de fond se trouvant dans les couches d’eau intermédiaires. En outre, les rejets par-dessus bord de poissons morts sont énormes. Par conséquent, on ne peut pas faire croire que cet engin de pêche est inoffensif. Au contraire, c’est l’un des engins de pêche les plus dévastateurs, qui ramasse tout ce qu’il trouve sur son passage.

Observations.

a)    Contrairement à ce qu’annoncent les « experts » du MEM, les ressources pélagiques côtières du nord-ouest africains sont surexploitées. A la 7ème réunion du groupe de travail de la FAO sur l’évaluation des petits pélagiques au large de l’Afrique nord-occidentale, tenue à Agadir, du 17 au 26 avril 2007, il est apparu  que le stock de sardinelles rondes est surexploité et qu’une diminution de l’effort pour la pêche totale d’au moins 50% sur les deux espèces de sardinelles a été recommandée. Le chinchard blanc est surexploité  et le chinchard noir  pleinement exploité, une diminution de 20% de l’effort actuel est recommandée pour ces espèces ; 

b)    Il ne peut pas avoir de perte financière concernant des ressources supposées ne pas nous appartenir. Les ressources concernées ne faisant pas partie de notre patrimoine national, quel est  donc le fondement des sommes exigées aux armateurs des chalutiers pélagiques et pourquoi ces derniers acceptent-ils de les payer ?

c)    Le chiffre de 1.450.000 tonnes avancé comme estimation des ressources concerne la biomasse qui du reste a fortement baissée du fait de la surexploitation des sardinelles surtout. Le potentiel exploitable  est une fraction de la biomasse. Il semble que les « experts » du MEM ne font pas la différence entre biomasse et potentiel exploitable. Il est étonnant que les « experts anonymes » puissent  soutenir que les stocks sont  insuffisamment exploités et en même temps, déployer tant d’efforts pour négocier des autorisations de pêche pour les artisans de Saint Louis.

d)    Comment ces « experts » peuvent-ils  parler d’une bonne moyenne quand on sait  que les captures accessoires non déclarées par les chalutiers pélagiques sont constituées surtout d’espèces démersales ? Une comparaison entre le prix des sardinelles et celui des poissons démersaux  donne une idée de l’importance du manque à gagner. Selon  les données fournies par le centre de recherche de Nouadhibou, en Mauritanie, 60% des dorades roses débarquées, 50% des divers démersaux et 17,5 % des merlus sont le fait de ces bateaux de pêche.  La contrevaleur de ces espèces nobles capturées accessoirement dont le prix est 10 fois supérieur à celui des petits pélagiques n’est presque jamais prise en compte dans le calcul de la valeur des captures, parce que non déclarés. Il en est de même de la quantité de farine et d’huile fabriquée à bord. ; la tonne d’huile produite à bord   vaut au Maroc  600 dollars US ;

e)    Les observateurs mauritaniens embarqués sur des chalutiers pélagiques de très gros tonnage ont rarement la possibilité d’apprécier les quantités pêchées et stockées dans les chambres froides des bateaux qu’ils doivent inspecter et contrôler. Les commandants des bateaux n’hésitent pas, en effet, à abaisser fortement la température des chambres de stockage de très grande capacité. Partant, les observateurs,  même correctement  équipés, restent, le moins de temps possible, dans une atmosphère quasi-sibérienne. Pour rappel, c’est sur la base des quantités pêchées que le montant de la compensation exigible est par l’Etat est évaluée ;

f)    Le titre « autorisation de pêche pélagique contredit l’interdiction absolue d’utiliser un autre système de pêche que le chalut classique à maille de 70 mm ». La pêche industrielle des petits pélagiques en général, les sardinelles en particulier, est pratiquée avec des chaluts pélagiques et une maille de 50 mm, ou avec  une senne tournante avec une maille de 28 mm pour la pêche artisanale (article 32, décret 98-498). Le chalut classique est surtout utilisé pour la pêche des poissons de fond (thiofs, dorades, soles) et des céphalopodes  (seiches, poulpes).

La Mauritanie n’a pas de tradition maritime. Les seuls pêcheurs artisans de ce pays sont les imraguens et les gens de ndiago. En matière de pêche,  ce pays n’a pas les mêmes intérêts que le Sénégal qui a  une tradition maritime avérée, une pêche artisanale très active et un rang à défendre. Enfin, on est en droit de se poser la question suivante : les  finances du Sénégal sont-elles si mal au point qu’il est indispensable de recourir à un tel mode de financement ? Dans l’opération autorisée, les dispositions du code de la pêche sont plusieurs fois violées d’une part et de l’autre, les avantages annoncés ne sont pas comparables aux conséquences qui vont en découler, pour la pêche artisanale et ses activités de transformation annexes ainsi que pour l’approvisionnement de nos compatriotes en poissons.

Source Sudonline (Dr Sogui DIOUF Vétérinaire)
d.sogui@yahoo.fr



29/03/2011
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