REJOPRAO-Mauritanie!

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Ils ont écrit:: L’île et sa part maudite

Samedi

Gifle des vagues

 Oles est une falaise sur la côte des Asturies : à cet endroit une main cruelle a tranché l'Europe d'un coup sec pour la laisser à la merci de la gifle des vagues. Le 30 décembre, au pied de la falaise, a surgi une baleine agonisante, un rorqual mâle de 18 mètres de long pesant 22 tonnes. La nuit du 30 décembre, la côte des Asturies a résonné de l'appel angoissé de plusieurs baleines mais le rorqual mâle est arrivé jusqu'au pied de la falaise, s'est échoué entre les rochers pointus et y a agonisé avant de mourir, avec la dignité d'un géant. Aujourd'hui, je suis allé m'informer des résultats de l'autopsie. Dans l'appareil respiratoire de la baleine, on a trouvé un bouchon de sacs en plastique pesant 250 kilos, qui a été la cause de son asphyxie. L'Espagne est le pays de l'Union européenne qui produit le plus de déchets plastique par habitant. Depuis aujourd'hui, l'Espagne préside l'Union européenne.

Dimanche

Chant des baleines

 Hier soir le chant des baleines s'est à nouveau fait entendre sur la côte des Asturies. Ce matin, un vieux pêcheur m'a dit qu'il s'agissait peut-être d'une ou de plusieurs femelles appelant le mâle, car les rorquals se déplacent en groupes. Il m'a raconté qu'à environ 200 miles au large, on peut voir des sacs en plastique à la dérive, qui forment des îles de la taille d'un stade de football et d'une épaisseur de 5 mètres. Iles maudites. Je ne sais pourquoi, j'écris plusieurs fois ces mots. Cela pourrait faire un bon titre pour un roman sur le libre-échange. A midi, je fais un tour au marché. Le vent emporte des centaines de sacs en plastique qui prennent inexorablement la direction de la mer.

 

Lundi

Côte embrumée

Iles maudites. Il arrive qu'une expression répétée en boucle s'avère prémonitoire. A l'aéroport des Asturies, je profite du retard de mon vol pour lire mon courrier et je tombe sur l'étrange invitation d'une amie allemande qui me propose de retourner un jour dans sa maison de Niebüll. De la côte de la Frise, toujours embrumée, on devine la silhouette de l'île de Sylt qu'une étroite bande de terre relie au continent. Sur cette bande de terre on aperçoit un train qui plonge vers l'océan, et on regarde alors la bouteille de schnaps pour tenter d'y trouver une explication à cette hallucination. L'invitation de mon amie est étrange car elle me parle de la forte tempête qui secoue l'Europe et m'annonce qu'il nous reste peut-être peu de temps pour revoir les contours diffus de l'île dont chaque tempête, chaque orage emporte un morceau et qui ne sera bientôt plus qu'un souvenir. Mon amie s'appelle Heike, elle écrit des livres pour enfants qu'elle illustre elle-même avec une patience d'artisan, et qu'elle met en scène ensuite dans son théâtre de marionnettes. Une île s'évanouira et je me demande si Heike et moi-même nous trouverons les mots nécessaires pour raconter l'existence d'une île qui aura disparu des cartes….

 Traduit par René Solis

 Tiré des chroniques de Libération du 16 Janvier 2010

Luis Sepúlveda

Né en 1949 au Chili, Luis Sepúlveda sera emprisonné sous le régime de Pinochet pendant deux ans et demi, alors qu'il était étudiant. Libéré puis exilé, il voyage à travers l'Amérique latine et fonde des groupes théâtraux. Il vit, depuis 1996 à Gijón, dans le nord de l'Espagne. Ses œuvres sont des best-sellers mondiaux. Il écrit des chroniques dans le quotidien espagnol El País et dans divers journaux italiens. Le Vieux qui lisait des romans d'amour, son premier roman traduit en français, a reçu le prix France Culture du roman étranger en 1992. Luis Sepúlveda est le fondateur du Salon du Livre ibéro-américain de Gijón.

Son dernier roman, L'ombre de ce que nous avons été, paraît ces jours-ci aux éditions Métailié

 



10/02/2010
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